Le 3 mars 2026, le député Charles Fournier (Les Écologistes-EELV) a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui, si elle est adoptée, changera structurellement la composition des conseils d'administration des grandes entreprises françaises : deux administrateurs représentant la nature, obligatoires, avec mandat, formation, et sanctions financières en cas de non-respect.
Ce texte est au début de son parcours législatif. Il ne fait pas loi aujourd'hui. Mais la logique réglementaire qu'il incarne — nature comme partie prenante institutionnelle dans la gouvernance d'entreprise — est déjà en marche, portée par la CSRD, le EU Nature Restoration Law, et une jurisprudence européenne qui converge. Voici ce que dit réellement la proposition, ce qu'elle implique pour les entreprises, et pourquoi anticiper maintenant est une décision stratégique, pas une posture militante.
1. La proposition de loi Fournier : ce qu'elle dit exactement
La proposition de loi visant à représenter la nature en entreprise a été déposée le 3 mars 2026 à l'Assemblée nationale par le député Charles Fournier, cosignée par Lisa Belluco, Julie Ozenne, Eva Sas et Nicolas Bonnet. Six organisations ont collaboré à son élaboration : Notre Affaire à Tous, B Lab France, Corporate Regeneration, Earth Law Center, Mouvess et Vivøices.
Le texte s'articule autour de trois niveaux d'intervention : la gouvernance (CA), le dialogue social (CSE), et l'assemblée des actionnaires.
Au niveau du conseil d'administration
Pour les entreprises de plus de 1 000 salariés, la PPL rend obligatoire l'inscription dans les statuts de la présence de deux administrateurs représentant la nature. Ces administrateurs ne sont pas des personnes physiques nommées intuitu personae — ce sont des personnes morales : établissements publics ou organismes d'intérêt général spécialisés en protection des écosystèmes, indépendants de la société. Chaque organisation désigne un représentant permanent pour siéger physiquement au CA.
Désignation et nomination
Les administrateurs nature sont proposés par le conseil d'administration et nommés par l'assemblée générale. En l'absence de proposition du conseil, un mécanisme subsidiaire permet leur désignation par les représentants du personnel. L'idée : aucune entreprise ne peut bloquer indéfiniment leur nomination en invoquant un désaccord interne.
Obligatoire pour +1 000 salariésFormation de 40 heures minimum
Chaque administrateur nature doit bénéficier d'une formation d'au moins 40 heures couvrant deux domaines : les compétences de gouvernance d'entreprise (fonctionnement d'un CA, responsabilités des administrateurs, lecture des états financiers) et les connaissances scientifiques, juridiques et techniques sur la protection des écosystèmes et les limites planétaires. Cette formation est à la charge de la société.
Formation obligatoireStratégie environnementale contraignante
Le CA est tenu d'élaborer une politique environnementale pluriannuelle visant à réduire l'impact de l'activité sur les limites planétaires. Cette politique est soumise au vote des actionnaires selon un mécanisme de Say on Climate — vote consultatif annuel sur la stratégie climatique et nature de l'entreprise, déjà en usage volontaire dans plusieurs grandes entreprises européennes depuis 2023.
Say on Climate obligatoireSanction : 1 % du chiffre d'affaires
En cas de non-désignation des administrateurs nature dans les délais prévus par la loi, la société est passible d'une amende égale à 1 % de son chiffre d'affaires annuel moyen. Ce mécanisme s'inspire directement des dispositions de la loi Copé-Zimmermann sur la parité dans les CA (2011), dont l'effectivité a été prouvée : le taux de femmes dans les CA du SBF 120 est passé de 12 % en 2010 à plus de 45 % en 2024.
Amende 1 % CAAu niveau du comité social et économique (CSE)
Pour les entreprises de plus de 300 salariés, la PPL prévoit la création d'une commission environnement au sein du CSE, avec un mandat explicite sur les questions liées aux impacts et dépendances de l'entreprise vis-à-vis de la nature. Cette commission a un droit de consultation sur les décisions stratégiques ayant un impact écologique significatif — au même titre que les consultations actuelles sur l'emploi ou les conditions de travail.
Précédent inspirant : Faith in Nature et Norsys
La cosmétique britannique Faith in Nature a nommé en 2022 un représentant de la nature à son CA — une première mondiale dans une entreprise commerciale. En France, Norsys (ESN, 800 salariés) a cédé 10 % de son capital à une fondation représentant la nature, avec droit de veto sur certaines décisions stratégiques. Ces cas prouvent la faisabilité pratique du modèle sans loi contraignante. La PPL Fournier n'invente pas le concept — elle l'institutionnalise.
2. Qu'est-ce qu'un administrateur nature ? Rôle, missions, légitimité
La question pratique que posent les dirigeants est légitime : qu'est-ce que cela change concrètement d'avoir un "représentant de la nature" dans la salle du conseil ? Voici ce que le rôle implique réellement.
Le mandat : représenter les intérêts des écosystèmes, pas les intérêts des ONG
L'administrateur nature ne défend pas les positions politiques de l'organisation qui l'a délégué. Son mandat est fonctionnel : représenter les intérêts des écosystèmes affectés par l'activité de l'entreprise. Dans la pratique, cela signifie :
- Évaluer l'impact des décisions stratégiques sur les zones naturelles dans lesquelles l'entreprise opère ou s'approvisionne
- Demander la documentation des dépendances naturelles (méthode LEAP-TNFD) avant l'approbation d'un projet d'expansion ou d'approvisionnement
- Alerter le CA lorsqu'une décision dépasserait les seuils planétaires identifiés dans la stratégie environnementale
- Porter dans les délibérations la question des risques nature à moyen et long terme — horizon 2030-2050 — que les administrateurs ordinaires, focalisés sur les résultats à 12-18 mois, tendent à sous-pondérer
La légitimité : expertise technique, indépendance, mandat institutionnel
La légitimité de l'administrateur nature repose sur trois piliers. D'abord, l'expertise technique : l'organisation déléguée doit être spécialisée en protection des écosystèmes — elle apporte au CA une compétence qu'il ne possède généralement pas en interne. Ensuite, l'indépendance : la PPL impose que l'organisme délégué n'ait aucun intérêt économique dans la société, ni aucune relation contractuelle susceptible de créer un conflit d'intérêts. Enfin, le mandat institutionnel : contrairement à un expert externe ou un consultant, l'administrateur nature a voix délibérative — il vote sur les résolutions du CA.
« Un administrateur nature n'est pas une caution verte. C'est un administrateur avec un mandat sectoriel, comme l'administrateur représentant les salariés — mais pour les écosystèmes. »
3. Observateur vs décisionnaire : deux niveaux d'engagement nature en CA
Avant même l'éventuelle adoption de la PPL, plusieurs entreprises ont déjà introduit une représentation de la nature dans leurs instances de gouvernance. On observe deux modèles distincts, avec des niveaux d'engagement et des implications juridiques très différents.
| Dimension | Observateur nature (siège consultatif) | Administrateur nature (siège décisionnaire) |
|---|---|---|
| Statut juridique | Invité permanent ou membre sans droit de vote — pas d'administrateur au sens juridique | Administrateur à part entière — voix délibérative sur toutes les résolutions du CA |
| Pouvoir d'influence | Avis consultatif, formalisé dans le PV — non contraignant | Vote sur les résolutions — peut mettre en minorité une décision si coalition avec d'autres administrateurs |
| Responsabilité | Aucune responsabilité civile ou pénale liée aux décisions du CA | Responsabilité d'administrateur — solidarité possible sur certaines fautes de gestion |
| Modification des statuts | Non requise — décision du CA ou du dirigeant | Requise — vote en AG à majorité qualifiée (67 % ou 75 % selon forme juridique) |
| Conforme à la PPL Fournier | Non — la PPL exige la voix délibérative | Oui — correspond exactement à la structure prévue |
| Exemple français | Plusieurs sociétés à mission avec "conseiller nature" au CA | Norsys (via fondation actionnaire) ; Faith in Nature (UK) |
Pour les entreprises qui veulent anticiper la réglementation sans attendre, le siège consultatif est un premier pas valide. Il crée la culture interne, teste le fonctionnement, et permet d'identifier la bonne organisation partenaire avant que l'obligation rende la désignation contrainte dans le temps. Les entreprises qui démarrent avec un siège observateur aujourd'hui arriveront au siège décisionnaire avec deux à trois ans d'expérience pratique — un avantage non négligeable sur les concurrents qui découvriront le mécanisme sous la pression de la loi.
Siège Consultatif — Représentation de la Nature au CODIR
Nature on Board siège à votre comité de direction en tant qu'observateur mandaté pour représenter les intérêts des écosystèmes. Premier pas concret, implémentable en 4 à 6 semaines.
Siège Décisionnaire — Administrateur Nature au Conseil d'Administration
Nature on Board siège à votre CA avec voix délibérative. Structure juridique conforme à la PPL Fournier. Pour les entreprises qui veulent une gouvernance nature robuste dès aujourd'hui.
4. Le calendrier législatif : où en est la proposition de loi ?
La PPL Fournier est une proposition, pas une loi. Comprendre où elle en est et à quelle vitesse elle peut évoluer est indispensable pour décider du bon timing d'anticipation.
3 mars 2026 — Dépôt à l'Assemblée nationale
La PPL est enregistrée au bureau de l'Assemblée nationale par Charles Fournier et quatre cosignataires. Elle est soutenue par six organisations (Notre Affaire à Tous, B Lab France, Earth Law Center, Corporate Regeneration, Mouvess, Vivøices). Aucune date d'examen en commission n'est fixée à ce stade.
Examen en commission (date inconnue)
La PPL doit être inscrite à l'ordre du jour d'une commission parlementaire (probablement la commission des affaires économiques ou la commission du développement durable). Les PPL des groupes minoritaires peuvent attendre plusieurs mois, voire des années, sans être inscrites. Le calendrier dépend des priorités du gouvernement et de la conférence des présidents.
Lecture en séance plénière
Si la PPL est examinée en commission et adoptée avec ou sans amendements, elle est soumise au vote de l'Assemblée nationale en séance plénière. Les oppositions patronales (Medef, CPME) sont prévisibles. Des amendements significatifs sur les seuils, les modalités de désignation et les sanctions sont très probables.
Navette Sénat / Assemblée et promulgation
Après l'Assemblée nationale, le texte doit être examiné par le Sénat. Une commission mixte paritaire tranche en cas de désaccord persistant. Le délai total entre dépôt et promulgation pour une PPL d'opposition varie de 18 mois à plusieurs années — et l'adoption n'est pas garantie dans sa forme initiale.
Ce que cette incertitude implique pour votre stratégie
La PPL Fournier peut ne pas être adoptée dans sa forme actuelle. Elle peut être amendée, diluée, ou rejetée. Ce qui est certain, en revanche, c'est que la pression réglementaire sur la gouvernance nature ne va pas s'atténuer — elle provient de trois sources indépendantes : la CSRD (déjà en vigueur), le EU Nature Restoration Law (en vigueur depuis 2024), et la Corporate Sustainability Due Diligence Directive (CS3D, transposition en cours). Anticiper l'administrateur nature, c'est anticiper une logique, pas un texte spécifique.
5. Pourquoi anticiper plutôt qu'attendre la contrainte ?
La question de l'anticipation se ramène à une question d'analyse coût-bénéfice. Voici les arguments concrets, sans idéologie.
L'avantage de la désignation négociée plutôt que forcée
Quand une obligation légale entre en vigueur, les bonnes organisations partenaires sont sur-demandées. Les entreprises qui attendent se retrouvent à négocier sous contrainte temporelle avec des organisations qui n't ont pas de disponibilité pour les accompagner correctement. Les entreprises qui s'y prennent deux ans avant choisissent sereinement leur partenaire, construisent une relation de confiance, et arrivent à la date d'obligation avec un dispositif opérationnel et rodé.
C'est exactement ce qui s'est passé avec la parité en CA après la loi Copé-Zimmermann (2011) : les entreprises qui avaient anticipé en 2010-2011 ont recruté les profils disponibles ; celles qui ont attendu 2017 (deadline légale finale) ont parfois eu des difficultés à trouver des administratrices avec le bon profil sectoriel.
L'alignement CSRD : gouvernance nature déjà requise
ESRS E4 (biodiversité et écosystèmes) exige une documentation de la gouvernance nature : qui est responsable, quel est le mandat, quels sont les processus de décision, quelle est la stratégie. Ce n'est pas une obligation d'avoir un administrateur nature — mais l'absence totale de mécanisme de gouvernance formalisé est difficilement défendable dans un reporting ESRS E4 de qualité. Les entreprises qui mettent en place un siège observateur ou décisionnaire ont une réponse concrète et vérifiable à cette exigence.
Le signal investisseurs : gouvernance nature = prime de valorisation
Les analystes SFDR Article 8 et 9 documentent depuis 2024 une prime de valorisation sur les entreprises dont la gouvernance nature est institutionnalisée — pas seulement reportée. La différence entre une entreprise qui déclare surveiller ses impacts nature et une entreprise dont le CA délibère formellement sur la stratégie nature avec un représentant mandaté est mesurable dans les modèles de risque des fonds d'investissement à impact. Plusieurs fonds européens ont commencé à en tenir compte dans leurs critères de sélection.
Les Droits de la Nature en Entreprise : Du Concept Juridique à la Pratique
Le contexte juridique complet : Équateur, Nouvelle-Zélande, proposition Fournier initiale, EU Nature Restoration Law, et 4 modèles de gouvernance pour intégrer les droits de la nature sans attendre la loi.
CSRD Biodiversité (ESRS E4) : Ce Que les ETI Doivent Vraiment Reporter
Calendrier ETI, double matérialité, méthode LEAP/ENCORE et les 3 métriques prioritaires. La gouvernance nature que la PPL Fournier institutionnalise est déjà exigée par ESRS E4.
6. Par où commencer : le diagnostic de maturité nature
Avant de décider si vous devez viser un siège consultatif ou décisionnaire, et dans quel délai, vous avez besoin d'une évaluation honnête de là où vous en êtes sur les 6 dimensions de la gouvernance nature : gouvernance formelle, identification des dépendances, évaluation des risques, intégration dans la chaîne de valeur, stratégie formalisée, et capacité de reporting.
Les entreprises qui abordent l'administrateur nature sans avoir cartographié leurs dépendances naturelles au préalable se retrouvent dans une situation inconfortable : l'administrateur nature arrive dans un CA qui n'a pas de données sur les écosystèmes affectés. Le résultat est une gouvernance de façade, pas une gouvernance opérationnelle. Le point de départ n'est pas le siège — c'est le diagnostic.
« L'administrateur nature sans diagnostic de maturité préalable, c'est nommer un DRH dans une entreprise qui n'a pas de politique RH. Le titre existe, la substance manque. »
Notre diagnostic évalue votre maturité nature en 5 minutes. Il identifie vos lacunes prioritaires, vous positionne par rapport aux exigences ESRS E4, et vous donne un plan d'action concret — y compris sur la question de la gouvernance et de la représentation formelle de la nature dans vos instances.
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